Archives par mot-clé : esprit

Présentation du carnet

Bienvenue dans ce carnet de recherche
J’ai créé ce carnet dans le cadre de ma thèse de doctorat initialement intitulée “Imaginaires et gestes chamaniques sur la scène contemporaine” pour expliquer ma démarche et partager l’évolution de mon travail de recherche. Il compile les fiches de plus de 80 compagnies composant un corpus d’œuvres et d’artistes ayant un lien avec l’imaginaire chamanique, corpus qui s’est resserré pour les besoins de ma thèse sur le spectacle Qui Som?de la compagnie Baro d’evel. Dans ce carnet, vous trouverez bien sûr mes articles et mes références bibliographiques, mais surtout toutes les ressources qui m’enthousiasment (mes coups de cœur), celles que j’ai envie de partager avec vous au fil de mes découvertes : podcasts, vidéos, articles de presse et universitaires , extraits de catalogues d’exposition ou d’œuvres poétiques… Si ma recherche vous intéresse, n’hésitez pas à entrer en contact avec moi pour que nous échangions ensemble! Amicalement, Martin

Ma biographie

Martin Geoffre a exercé pendant 20 ans en tant qu’administrateur de compagnies et organisateur de fêtes techno. Il participe aujourd’hui à la préfiguration d’un pôle international dédié au Théâtre Visuel, inspiré de l’œuvre de Philippe Genty. Il consacre l’essentiel de son temps à sa thèse de doctorat en Études Théâtrales à l’Université de Rennes 2 commencée en 2021 sous la co-direction de Mireille Losco (Université Lyon 2 – ENSATT) et Brigitte Prost (UFC).

Continuer la lecture de Présentation du carnet →

Argument de la thèse

Imaginaires et gestes chamaniques sur la scène contemporaine

Une constellation d’artistes de la scène contemporaine mobilise aujourd’hui modes de pensée, pratiques et esthétiques issus du chamanisme — technologie relationnelle destinée à établir un dialogue avec les esprits dans un but de guérison qui nécessite de déplacer les frontières ontologiques structurant la pensée moderne. Le chamanisme apparaît comme un réservoir de possibles où chaque artiste puise selon ses nécessités, sans prétendre au statut de chamane. Cette recherche évite ainsi l’écueil d’une opposition binaire — ces artistes sont-ils dans une démarche chamanique authentique ou ne font-ils que représenter cet imaginaire ? — pour examiner plutôt ce que ces emprunts ouvrent comme devenirs pour le théâtre. Ainsi, le questionnement formulé par l’anthropologue Tania Stolze Lima : « Qu’est-ce que le chamanisme permet au théâtre contemporain de devenir ? » (apud Carneiro da Cunha, 2020) désigne un processus où le chamanisme agit comme une force qui déplace la nature même du théâtre, le faisant devenir-autre. Cette perspective rejoint les recherches actuelles sur les mutations esthétiques qui interrogent les conséquences des grands bouleversements sociétaux de l’époque (technologique, économique, sociologique, politique, écologique, sanitaire…) sur nos systèmes de représentation artistiques et ce que l’art peut faire face à ces bouleversements (UR Arts : Pratiques et Poétiques, Université Rennes 2, programme « Observatoire des mutations esthétiques », 2022-2026). Cette thèse considère donc ces emprunts au chamanisme comme révélateurs de cette transformation du théâtre qui repense actuellement ses modalités d’être et d’action au monde, parmi lesquels le brouillage des dichotomies structurant la pensée occidentale (humain/non-humain, vie/mort, soi/monde, visible/invisible,..). Celle opposant réel et imaginaire structure particulièrement cette recherche, car, lorsque cette distinction vacille, elle trouble l’ensemble des frontières. Pour déployer pleinement ce cadre conceptuel, l’imaginaire recouvre dans notre analyse deux acceptions. D’une part ce qui relève de la fiction, une illusion éloignant les individus de la réalité. La modernité occidentale suppose une séparation entre l’art et la vie, entre le monde et sa représentation, là où les peuples à chamanes laissent la question ouverte (Stépanoff, 2019). D’autre part, nous envisageons l’imaginaire comme le socle ontologique permettant de faire advenir d’autres configurations du monde. Cette capacité d’une communauté à concevoir (à imaginer) d’autres possibles établissant dès lors l’existence d’un combat des imaginaires dont l’issue détermine notre réalité. Ainsi, cette grille de lecture permet d’analyser sous différents angles en quoi certaines pratiques de la scène contemporaine sont travaillées par une essence du chamanisme et par quels gestes créateurs ces artistes la traduisent au plateau.

Continuer la lecture de Argument de la thèse →

Transes Chamaniques sur la Scène Contemporaine

À la demande du professeur Antoine Bioy, j’ai rédigé ce texte en vue de constituer l’un des chapitres de son ouvrage intitulé Le Grand livre des transes, publié en octobre 2023 aux éditions Dunod.

Doctorant en Études Théâtrales, je porte une recherche sur le chamanisme dans le spectacle vivant contemporain. Dans ce chapitre, je me penche plus particulièrement sur la question de la transe chamanique dans l’art, en m’appuyant sur l’étude de cas de deux performances : Altamira 2042 de Gabriela Carneiro da Cunha et The Encounter de Simon McBurney.

Continuer la lecture de Transes Chamaniques sur la Scène Contemporaine →

Axes de recherche 2023

Dans l’approche anthropologique, le chamanisme se définit comme une forme immanente de médiation entre les humains et les esprits, assurée par le chamane au service de sa communauté. Celle-ci attend de son chamane qu’il maîtrise les aléas et la protège du malheur ; qu’il soit un « réparateur du désordre » (Baud, 2016). Le chamane a la capacité d’entrer volontairement dans des états de conscience non-ordinaire. Dans ces états, il voyage dans des « mondes-autres » (Perrin, 2010), « autres » que celui que nous connaissons habituellement pour acquérir des pouvoirs, et entrer en dialogue avec les esprits auxquels il est lié, pour qu’ils l’assistent dans son travail rituel. Ce travail rituel peut être étudié comme technique d’imagination, c’est-à-dire comme technique d’investigation et de cognition de l’invisible (Stépanoff, 2019). La représentation rituelle chamanique rend présents ces êtres imaginaires invisibles (Hamayon, 1997). Partant de l’hypothèse d’une corrélation entre représentations rituelle et théâtrale (Houseman, 2021), mon projet de thèse interroge l’existence d’imaginaires, de gestes, voire de démarches chamaniques sur la scène contemporaine.

Dans sa série de conférences au Collège de France, Jerzy Grotowski identifie deux sources au théâtre : le rituel et le conteur (Grotowski, 1997). Initialement, mon intérêt s’est porté vers le théâtre rituel, performatif, et l’exploration de travaux d’artistes contemporains qui visent une agentivité de la représentation. Pour les artistes issus d’une ontologie naturaliste (Descola, 2005), j’ai postulé qu’un changement paradigmatique est sans doute nécessaire pour qu’ils envisagent le théâtre chamanique comme un instrument de guérison de notre monde par le biais de l’intervention des esprits.

Malgré l’importance que le rituel conserve dans mes recherches, ce sont les récits de ce qui se déroule derrière « les portes de la perception » (Huxley, 1954) qui suscite réellement mon intérêt. Je suis en quête d’artistes qui, sur scène, content au public leurs voyages à travers les mondes-autres1, et leur offre ainsi des clés pour y naviguer eux-mêmes.

Je présume que chaque monde-autre convoqué dans ces récits est sous-tendu par une diégèse2. Mon souhait serait d’en identifier les lignes directrices ainsi que les divergences, pour mettre en évidence les cosmologies communes que ces artistes contemporains sont en train d’inventer ou de réinventer. Le récit se situe donc au centre de mon projet de recherche, car je suppose que l’un des pouvoirs de la représentation réside dans la capacité à suspendre le flux temporel pour rendre présent le moment du récit mythique.

L’objet principal de ma thèse serait d’entreprendre une analyse approfondie des représentations théâtrales qui mettent en scène ces mondes-autres. Cette étude se pencherait sur le processus de composition mis en œuvre dans ces représentations, avec un accent particulier sur les modalités spécifiques qui permettent de figurer scéniquement le récit mythique. Étant donné que chaque élément est considéré comme signifiant dans le contexte d’une production théâtrale, cette recherche engloberait l’étude des rapports avec le public, de la direction d’acteur, ainsi que de l’ensemble des techniques scéniques impliquées (les éclairages, les décors, les costumes, la musique…). L’intention étant de comprendre comment ces différentes composantes contribuent à la transmission d’un imaginaire chamanique.3

Notes

1 Monde-autre : Michel Perrin présente une perspective dualiste de l’existence humaine et du cosmos. Il postule que l’homme se compose d’un corps et d’une âme, cette dernière étant capable de se délier de la forme corporelle et de persister au-delà de la mort. Ce dualisme est présent non seulement chez les hommes, mais aussi dans toutes les entités naturelles, qu’elles soient vivantes ou inertes. Le monde, à son tour, est perçu comme bifurqué entre deux pôles : le monde visible, quotidien et profane, et le mondes-autre, généralement insaisissable pour l’homme ordinaire. le monde-autre est la sphère des divinités, des esprits et des ancêtres. Il est la source de révélations mythiques et du sacré. le monde-autre et le monde visible coexistent et se chevauchent constamment, avec le premier donnant du sens au second. Les agents des divinités peuvent se manifester dans le monde visible sous une forme ordinaire, surtout la nuit, et leur présence a des conséquences tangibles pour les humains. Les entités de ce monde-autre sont anthropomorphisées, portant les pensées et les passions similaires aux hommes qui les ont conçues, bien que leur puissance dépasse celle de l’homme. Les grandes adversités humaines sont attribuées à l’influence du monde-autre, et l’homme paie une « dette » au monde-autre en exploitant et en dégradant la nature pour sa survie. En outre, le texte postule un cycle long, par lequel les âmes des morts, une fois libérées, participent à la perpétuation du monde, ajoutant une signification plus profonde à la mort. Le chamane a la capacité de voyager volontairement dans ces mondes-autres. (Perrin, 2010)

2 Univers d’une œuvre, le monde qu’elle évoque et dont elle représente une partie.

3 À cet égard, l’ouvrage intitulé “Les formes du visible” de Philippe Descola pourrait se révéler utile, car il propose d’interroger la figuration par le prisme de l’anthropologie. Ce livre « est fondé sur l’idée que les images non seulement figurent, donnent à voir, représentent tel objet du monde, mais rendent visible l’ossature du réel, c’est-à-dire les principes et les contenus visuels au moyen desquels un type d’ontologie, une forme de mondiation, devient présent pour une collectivité. De plus, elles le font selon des dispositifs formels qui sont dépendants des choix ontologiques ; pour figurer certaines choses, on emploiera telle ou telle forme de construction de l’espace visuel : un point d’observation unique ou multiple, un rapport distinctif ou unifié entre la forme et le fond, un intérêt pour la figuration de la profondeur ou non, etc. Enfin, les images sont aussi des agents parmi d’autres de la vie sociale et cette puissance d’agir qu’on leur reconnaît leur confère une certaine autonomie dont les modes d’activation diffèrent en fonction des options ontologiques, de même que diffèrent les réseaux qui les accueillent et les formes de leur ostension. » (Descola, 2022)

Bibliographie sélective

Baud Sébastien et Bernand Carmen, Anthropologies du corps en transes, Saint-Denis, Connaissances et savoirs, 2016.

Descola Philippe, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2005.

Descola Philippe, Les formes du visible une anthropologie de la figuration, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Les livres du nouveau monde », 2021.

Grotowski Jerzy, La Lignée organique au théâtre et dans le rituel, Houilles : le Livre qui parle, 1997.

Hamayon Roberte, Pour en finir avec la « transe » et l’« extase » dans l’étude du chamanisme, 1995.

Houseman Michael, Rituel, spectacle, spectacle rituel, Maison de la Recherche en Sciences Humaines, [https://www.unicaen.fr/recherche/mrsh/forge/7000], consulté le 5 mars 2023, 2021.

Huxley Aldous, Les portes de la perception, Monaco, Ed. du Rocher, coll. « 10/18 1122 », 1954.
Extrait disponible sur [https://chamanisme.hypotheses.org/2547]

Perrin Michel, Le chamanisme, 5e éd., Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? 2968 », 2010.

Stépanoff Charles, Voyager dans l’invisible techniques chamaniques de l’imagination, Paris, la Découverte, coll. « Les empêcheurs de penser en rond », 2019.